Things to see and forget about in Belgium (part 2)
>11.06.2026 |
Commissariat : Carole Moncoquet & Olivier Guyaux
Quelqu’un a conservé ces photographies. Puis quelqu’un a cessé de les conserver.
Elles refont surface aujourd’hui, issues de l’album d’une famille flamande – plaques de verre et tirages papier, bords festonnés et coins piqués – portant avec elles l’odeur particulière du temps qui n’a plus nulle part où aller. Personne ne les a signées. Personne ne les a titrées. Elles ont été faites comme la respiration, automatiquement, parce que quelque chose était là et qu’ensuite ce ne serait plus le cas.
Regardez-les assez longtemps et la Belgique vous regarde en retour.
Cette Belgique que Magritte connaissait, qu’Ensor connaissait – où l’œil passe sur l’ordinaire et l’ordinaire refuse de rester immobile, où un dimanche après-midi peut basculer sans prévenir dans quelque chose de plus étrange que les rêves. Cachée à la vue de tous, dans le pli d’une page d’album. Vue une fois. Rangée. Presque perdue. Vue à nouveau.
Une famille se réunit dans un studio de photographe. Au-dessus de leurs têtes, quelqu’un a écrit à la craie le mot Mobilisatie. L’année est 1914. Ils s’assoient et se tiennent debout avec la contenance de personnes qui se sont habillées avec soin pour l’occasion, ne sachant pas encore que l’occasion les engloutira tout entiers. Un soldat est déjà parmi eux en uniforme. Les autres regardent l’appareil photo comme si l’appareil pouvait les protéger. Il ne les a pas protégés. Mais il les a gardés.
Un autocar part pour Lourdes. Chaque fenêtre déborde de corps. Les passagers se pressent sur le toit ouvert, saluant personne et tout le monde, pris entre pèlerinage et carnaval, entre le sacré et le glorieusement absurde – ce qui en Belgique a toujours été la même route.
Des hommes pataugent ensemble dans une rivière, épaule contre épaule, souriants. L’eau les retient. La photographie retient l’eau. Le temps retient la photographie, lâchement, comme on tient quelque chose que l’on sait qu’on finira par laisser tomber.
Une femme traverse une place pavée à vélo. L’obturateur est trop lent. Elle se dissout dans son propre passage, une traînée de lumière et d’élan, plus présence que personne. Elle allait quelque part. Elle est arrivée. Elle traverse toujours cette place.

Une petite fille est seule dans un studio, manteau sombre, chapeau à bords, un livre tenu des deux mains comme un talisman. Elle a cinq ans et est entièrement sérieuse. Derrière elle, le décor du photographe s’incurve dans l’ombre. Elle ne sourit pas parce qu’elle comprend, instinctivement, que c’est un moment pour rester.
Un tout-petit se tient dans l’embrasure d’une porte. Pavés en dessous, bois sculpté derrière, le rectangle d’obscurité qui est la maison. Il regarde celui qui tient l’appareil photo avec une expression qui contient tout et n’explique rien. Il est au seuil. Il vient toujours d’arriver.
C’est ce que fait la photographie vernaculaire, quand personne ne regarde : elle devient poésie par accident. Ces images n’étaient jamais destinées à durer. Elles ont duré quand même. Placées ici aux côtés de Belgitude de Wout de Ridder – sa quête patiente et analogique de cette chose étrange sur laquelle l’œil glisse sans la voir – elles forment l’autre moitié de la même phrase. De Ridder parcourt le pays à sa recherche. Cette famille flamande vivait en son sein, chaque jour ordinaire, la voyant sans la voir.
Ce qui arrive quand la réalité, dans ce pays particulier, refuse tranquillement de se comporter.
L’album le savait depuis le début.
TinyGallery, Bruxelles tinygallery.photo Ouverture le 11 juin 2026